Les Enfants de Troisième Culture (III)Voici notre 3e article qui concerne les enfants de missionnaires qui naissent ou grandissent hors de la culture de leurs parents. On les appelle « Enfants de Troisième Culture » (ETC).Nos sources :  « Third Culture Kids » de David C. POLLOCK et Ruth VAN REKEN et : « Un enfant, deux cultures …

Les Enfants de Troisième Culture (III)
Voici notre 3e article qui concerne les enfants de missionnaires qui naissent ou grandissent hors de la culture de leurs parents. On les appelle « Enfants de Troisième Culture » (ETC).

Nos sources :  « Third Culture Kids » de David C. POLLOCK et Ruth VAN REKEN et : « Un enfant, deux cultures » de Cathy SCHMID.

Article 3 : Mobilité fréquente et Transitions.

Rappel : « Un Enfant de Troisième Culture (ETC en français – TCK en anglais) est une personne qui a passé une partie importante de ses années de croissance dans une culture autre que celle de ses parents. Elle développe des relations avec chacune de ces cultures et s’identifie dans une certaine mesure avec elles, mais elle ne se considère pourtant pas comme faisant intégralement partie d’elles. Même si différents éléments de chaque culture s’assimilent à son expérience et influencent son système de valeurs et son mode de vie, son sentiment d’appartenance va vers ceux qui ont un vécu semblable au sien. »  (Cathy SCHMID : « Un enfant, deux cultures »    page 7)

Pour un ETC qui  suit ses parents dans différents pays successifs, le concept du « chez soi » devient très ambigu. Un  ETC écrit : « Nous avons appris à être à la fois joyeux et tristes ; à être indépendants et à accepter en même temps que les choses sont hors de notre contrôle… »

Non seulement un ETC est très mobile, mais la troisième culture à laquelle il appartient est constituée de personnes qui elles-mêmes vont et viennent continuellement : aussi bien les gens de la famille, ceux de l’organisation missionnaire, les amis, etc. C’est pourquoi l’on parle de « mobilité fréquente ».

I Les expériences de transitions.

La vie d’un ETC est d’une certaine manière une succession de transitions, c’est à dire de passages d’un état, d’une étape de vie et d’un lieu à un autre. Chaque transition change quelque chose dans sa vie.

Les transitions font partie de la vie « normale » de chaque être humain. Certaines transitions sont normales, elles sont progressives, on a le temps de les préparer (exemple : le passage de l’enfance à l’adolescence – l’entrée en université puis dans le monde du travail – la fondation d’une famille – etc.). Mais d’autres transitions s’avèrent brutales et perturbatrices, parfois violentes (ex : un deuil ou un chagrin brutal, la perte subite d’un travail – une maladie ou une agression – etc.)

Pour un ETC, deux éléments jouent un rôle important :

  • A cause de leur fréquente mobilité, ils traversent des périodes de transition majeures plus fréquemment que ceux qui grandissent dans une même localité ou nation ;
  • A chaque transition, toute leur personnalité est impliquée dans le déplacement d’un lieu à un autre, d’une culture à une autre. Ainsi leur expérience intègre une succession de chocs culturels, qui produisent un fort impact sur leur personnalité.

II Chaque transition est un processus de 5 phases successives.

  • La phase d’engagement
  • La phase de séparation
  • La phase de transition
  • La phase de re-entrée
  • La phase de réengagement.

a) La phase d’engagement.  (C’est ce que chacun de nous vit au quotidien dans sa culture)

Nous sommes installés, à l’aise, nous avons un sentiment d’appartenance, nous savons comment nous adapter aux situations. Nous reconnaissons que nous sommes une part intime de notre communauté. Nous nous sentons responsables de nous impliquer dans les questions qui concernent et intéressent notre communauté. Autour de nous, les gens nous connaissent également, ils sont à l’aise avec nous.

b)  La phase de séparation. 

Dès que nous savons que nous allons partir (même si c’est dans six mois ou plus), un processus inconscient de séparation se met instantanément en route en nous. Les liens émotionnels commencent à se distendre, nous prenons insensiblement du recul dans les relations et dans nos responsabilités. Nous ne commençons plus de nouveaux projets.

Cette phase apporte de la confusion, aussi bien pour nous-mêmes que pour nos proches. Cela peut engendrer de la colère ou de la frustration, dans des relations qui étaient étroites jusque-là.

Pendant cette période, nous essayons de rendre la séparation la moins douloureuse possible. Nous pouvons en arriver à utiliser certaines formes de déni de la réalité. Exemples :

  • Renier nos sentiments de tristesse et de douleur. Certains se détachent du lieu actuel en essayant de se convaincre « qu’ils n’aiment plus ces gens »… D’autres se polarisent à l’avance sur les « choses merveilleuses » qui les attendent dans leur « prochaine vie ». Attention : nous emmenons nos chagrins dans nos bagages !
  • Renier le sentiment de se sentir rejeté. Les autres continuent à faire des plans, dans lesquels nous ne sommes plus inclus ! Nous le comprenons intellectuellement, mais nous pouvons nourrir un sentiment intense de rejet ou de ressentiment dans nos émotions. Nous souffrons de nous sentir subitement comme des étrangers. A mesure que nous allons desserrons nos liens avec la communauté que nous quittons, celle-ci desserre aussi les siens avec nous !
  • « Laisser des affaires en suspens ». Plus on s’approche du départ, moins on a envie de régler les conflits ou autres affaires délicates, on pense que la distance et le temps règleront les choses, ou au moins nous les ferons oublier ! Mais quand l’amertume est présente dans un domaine de notre vie, elle s’infiltre dans les autres domaines.
  • Renier que nous avons des attentes profondes. Nous vivons tous avec des attentes (par exemple que les gens nous fassent des adieux ou bien nous témoignent leur reconnaissance pour les années passées ensemble, etc.). Nous pensons parfois que si nous n’avons pas d’attentes, au moins nous ne serons pas déçus ! Si nos attentes sont  trop élevées, nous serons effectivement déçus ; si elles sont trop basses, nous serons dans la crainte et l’anxiété à notre sujet.

Ce qui est très significatif et encourageant pour chacun d’entre nous, c’est lorsque la communauté nous montre une attention particulière : cérémonie d’accueil ou de départ ; remise officielle d’un diplôme de fin d’étude ; témoignages de reconnaissance ; reconnaissance pour l’étape qui s’achève et bénédiction pour l’étape suivante ; etc.). 

De telles marques de reconnaissance nous aident à faire une juste part des choses : nous promettons ainsi que nous ne pourrons jamais nous oublier, même si déjà une distance s’est installée avec ceux que nous allons laisser.

c)  La phase de transition elle-même.

Nous sommes là au cœur du processus de la transition. Cette phase commence au moment où nous quittons un endroit et se terminera au moment où non seulement nous sommes installés dans un nouvel endroit, mais nous décidons de faire partie de cette nouvelle communauté.

  • Un mot caractérise cette étape :  LE  CHAOS !

Les programmes et les cadres changent. Les gens du nouveau lieu de vie ont d’autres attentes. Nous avons de nouvelles responsabilités. Mais nous n’avons pas encore appris comment les choses marchent ! Durant cette période plus ou moins longue selon les cas, notre vie de famille peut devenir temporairement dysfonctionnelle.

  • Nous (avec tous les autres membres de la famille qui se déplacent) perdons brutalement nos points de repères habituels et nos systèmes de soutien. Nous avons perdu le confort de nos relations et repères anciens, mais nous n’en avons pas encore créé de nouveaux ! Nous ne savons pas encore ce qu’on attend de nous exactement…
  • Ce sens de chaos nous rend plus égocentrique que d’habitude. Nous devenons soucieux à l’excès pour notre santé, nos finances, notre sécurité, nos relations. Les problèmes habituellement simples peuvent vite se compliquer.
  • Les parents sont souvent concentrés sur leur propre survie pendant cette période. S’ils ne sont pas attentifs, ils ont moins de disponibilité pour les enfants. En fait, l’augmentation de l’insécurité de chaque membre de la famille contribue à renforcer le chaos de chacun.
  • Cette période correspond à une perte importante d’estime de soi.

Emotionnellement, nous redevenons un peu « comme des enfants ». Nous avons l’impression qu’il faut tout réapprendre de la vie pratique. En tant qu’adultes ou adolescents, nous devons réapprendre la langue et la culture, ce qui est ordinairement la tâche d’un enfant. Nous pouvons même en ressentir de la honte.

  • Dans toute nouvelle culture, nous commençons comme un « sans statut » !

Personne ne connaît notre expérience, notre histoire, notre savoir, nos compétences, et même les gens semblent ne pas s’en occuper. On en arrive à se demander si nos performances dans la culture précédente étaient aussi évidentes que ce que nous pensions ! Les du nouveau cadre de vie peuvent même nous percevoir comme arrogants ou ennuyeux, lorsque nous parlons de lieux, de gens et de choses qu’ils ne connaissent pas.

Même après un accueil initial chaleureux, nous commençons à réaliser que ce n’est pas si facile de refaire des amitiés. Il est facile de tomber alors dans le ressentiment, et de commencer à prendre du recul. Le danger est d’en arriver à l’isolement, puis l’aliénation.

  • Toute transition est une période difficile, parce que nous ressentons très souvent de profondes déceptions. 

Nous pouvons nous sentir paniqués, à cause du décalage entre ce que nous attendions et ce que nous expérimentons. 

Les connexions et la continuité avec le passé semblent rompues. Comment relier ensemble les différentes séquences de notre vie et obtenir un tout harmonieux ?

Mais malgré tous ces défis, n’oublions pas qu’une transition est aussi un temps de nouvelles opportunités : un redémarrage dans un environnement nouveau, avec des personnes nouvelles et des conditions de travail différents. Un temps où « tout peut être possible » !

d)  La phase de re-entrée.

Alors que la phase chaotique va progressivement s’estomper et que nous apprenons à vivre dans le nouvel environnement, nous allons entrer dans une nouvelle étape.

  • Nous avons pris la décision qu’il est temps de faire partie de cette nouvelle communauté. Il nous faut maintenant étudier comment le réaliser concrètement.
  • Nous sommes prêts et décidés à nous approcher des gens de ce nouveau lieu, même si nous nous sentons encore vulnérables et hésitants dans certains domaines.
  • Nous ressentons une certaine ambivalence : aujourd’hui, un certain « succès » dans notre travail semble revenir ; puis demain, nous serons incapables de résoudre d’autres questions, et nous aurons envie de retourner à notre ancien poste ! 

Nos émotions oscillent entre l’enthousiasme de nos nouvelles expériences et le « mal de l’ancien pays ».

Plus qu’à n’importe quel autre moment, nous avons besoin dans cette phase d’un bon mentor.  L’espoir grandit : un jour, nous aurons le sentiment d’appartenir réellement à cette communauté.

N’oublions pas que cette phase de re-entrée est aussi inconfortable pour la communauté qui nous accueille : avant notre arrivée, les rôles des uns et des autres étaient clairs, les relations (positives ou non) étaient établies. Nous arrivons, et la vie change aussi pour les autres !

e)  La phase de réengagement.

Enfin ce jour arrive : nous appartenons au groupe, même si nous ne sommes pas nés ici ! Nous le ressentons intérieurement de plus en plus, et l’entourage nous renvoie aussi quelques messages dans ce sens.

  • Nous avons appris les manières de faire, nous connaissons notre position dans la communauté.
  • Nous avons le sentiment que notre présence a désormais de l’importance pour ce groupe. 
  • Nous nous sentons en sécurité « au présent » : plus besoin de se rappeler constamment le passé, ni de se projeter toujours dans le futur !

Le processus de transition est normal : connaître ces différentes phases nous aide à mieux aborder chaque étape, et à reconnaître que ce que nous vivons est « normal » ! Nous pouvons alors faire les bons choix, qui nous permettent de tirer profit de chaque nouvelle expérience que nous rencontrons, tout en gérant de manière efficace les pertes inévitables qui accompagnent chaque expérience de transition.

Deux remarques importantes pour finir :

Attention avec les ETC qui ont été régulièrement « déracinés » : « Quand un arbre est transplanté trop souvent, ses racines peuvent ne jamais se développer en profondeur. »

  • Certains ETC ne s’engagent jamais dans un nouveau lieu : pour eux, aimer ce nouvel endroit signifierait « trahir » les amis et les lieux qu’ils ont aimés précédemment.
  • D’autres choisissent de ne jamais « s’installer » ; c’est pour eux une manière de se protéger contre les douleurs d’un prochain déménagement. S’ils ne se font pas d’amis, ce sera moins difficile lorsqu’il faudra dire « adieu » une prochaine fois !

Pour un bon nombre d’ETC, la mobilité fait partie intégrante de leur fonctionnement, c’est leur « style de vie » normal. Leur monde, c’est la « culture internationale », ils y trouvent leur place, le sens de leur identité, leur sécurité.

Tags:

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *