Les personnes envoyées en mission transculturelle vivent des pressions très fortes, liées à de multiples raisons. Ils n’ont été que partiellement préparés à cela, parfois même pas du tout.Le débriefing est resté longtemps inconnu dans l’église et dans la mission. Pourtant, c’est une offre minimale que l’on doit proposer à ceux qui travaillent dans nos …
Les personnes envoyées en mission transculturelle vivent des pressions très fortes, liées à de multiples raisons. Ils n’ont été que partiellement préparés à cela, parfois même pas du tout.
Le débriefing est resté longtemps inconnu dans l’église et dans la mission. Pourtant, c’est une offre minimale que l’on doit proposer à ceux qui travaillent dans nos organisations, y compris les enfants pour ceux qui partent en famille. Les Ecritures nous montrent que ce principe est déjà présent dans le Nouveau Testament. Jésus lui-même a utilisé le débriefing.
I Historique récent du débriefing.
- A L’origine : des racines militaires.
Dans sa forme actuelle, le principe et la pratique du débriefing ont vu le jour dans le domaine militaire, au cours des deux guerres mondiales. Au départ (à cause du manque de capacités) seules les équipes de cockpit d’avions bombardiers étaient concernées par ce débriefing, à leur retour de mission. On les prenait à part et on leur demandait : qu’est-ce qui a été bien ou mal ? Avez-vous atteint votre objectif ? Comment était la météo ? Comment avez-vous vécu à l’intérieur du cockpit ? Comment avez-vous communiqué avec les membres de l’équipe ? De quel nouvel équipement avez-vous besoin la prochaine fois ? Etc.
Ces équipes sont soudainement apparues aux psychologues comme ayant une meilleure capacité de survie que les autres soldats ; elles se sont montrées plus efficaces par la suite. Les individus arrivaient à mieux s’en sortir sur le champ de guerre, leur état mental s’améliorait même. Les pilotes qui ne faisaient pas de débriefing étaient très nombreux à refuser de repartir en mission, ou bien échouaient dans les missions ultérieures.
Le concept du débriefing a pris de l’ampleur à partir des années 1960, dans le contexte de la guerre du Vietnam. Parmi les vétérans de l’armée américaine qui revenaient du front, certains pouvaient exprimer directement leurs traumatismes ; d’autres non. Divers symptômes apparaissaient, parfois plusieurs années après leur retour au pays. La nécessité de débriefer leurs vécu douloureux auprès de personnels formés et de thérapeutes s’est alors fortement imposée. C’est à ce moment que la notion de débriefing post-traumatique a pris de l’ampleur.
Ainsi, dans le monde séculier, le débriefing s’est imposé comme quelque chose de normal dans les différents services d’urgence, après chaque opération d’envergure (police, pompiers, ambulances, secouristes, etc.) Si les choses ne sont pas correctement gérées, le taux de suicide est particulièrement élevé chez cette catégorie de personnes.
II Extension à l’église et la mission.
En 1999, alors que je travaillais comme missionnaire au Tchad et que nous avions vécu avec ma famille deux évacuations militaires en urgence dans deux pays différents (Centrafrique en 1996 puis Congo Brazzaville en 1997), je me retrouvais à lire un ouvrage américain intitulé « TOO VALUABLE TO LOSE – Exploring the causes and cures of missionary attrition » (William Carey Library) : il s’agit d’une enquête à large échelle, au sein d’organisations missionnaires importantes de divers continents, qui présente les raisons majeures des retours prématurés des missionnaires.
L’enquête révélait que 12% environ des missionnaires transculturels rentraient « avant l’heure » ; et qu’avec certaines dispositions adéquates et anticipées, on pourrait éviter cette perte d’ouvriers précieux, qui reviennent dans des conditions généralement très douloureuses. C’est dans ce livre que j’ai également découvert des notions comme le « Débriefing » ou le « Membercare » (traduit littéralement : accompagnement missionnaire).
Dans ce rapport, on faisait le triste constat suivant : un grand nombre de missionnaires ne connaissaient pas vraiment leur mission, ils n’avaient souvent aucun cahier des charges précis ni de fiche de poste. Dans le monde francophone, l’accompagnement et le soutien systématiques des missionnaires étaient encore méconnus, de même que la pratique régulière du débriefing pour ceux qui rentraient en congés ou définitivement.
L’objectif est de conserver le plus longtemps possible en bonne santé et dans tous les domaines, les personnes envoyées sur les champs de mission. Il s’agit de leur donner les moyens de s’épanouir dans l’environnement où elles servent Dieu. Ce n’est pas seulement l’idée de les rendre plus joyeuses ou de pourvoir à leur « développement personnel » ; mais l’Evangile doit rejoindre tous les coins de la terre, et on doit prendre soin des ouvriers qui travaillent dans des conditions toujours plus difficiles.
III Le Débriefing : un concept néotestamentaire !
Regardons les deux disciples qui rentrent au village d’Emmaüs au soir de la résurrection de Jésus. Ce sont des personnes qui ont suivi Jésus de tout leur cœur dans son ministère. Ils se sont donnés pour Lui. Cependant, leur « directeur » s’est fait tuer – Luc 24 versets 13 à 27
« Et voici, ce même jour, deux disciples allaient à un village nommé Emmaüs, éloigné de Jérusalem de soixante stades ; et ils s’entretenaient de tout ce qui s’était passé. Pendant qu’ils parlaient et qu’ils discutaient, Jésus s’approcha, et fit route avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : « De quoi vous entretenez-vous en marchant? » Et ils s’arrêtèrent, l’air attristé ? L’un d’eux, nommé Cléopas lui répondit : « Es-tu le seul qui, séjournant à Jérusalem, ne sache pas ce qui est arrivé ces jours-ci ? » « Quoi ? », leur dit-il. Et ils lui répondirent : «Ce qui est arrivé au sujet de Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en œuvres et en parole devant Dieu et devant tout le peuple. Les principaux sacrificateurs et nos magistrats l’on livré pour le faire condamner à mort et l’ont crucifié ? Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël mais avec tout cela, voici le troisième jour que ces choses se sont passées. Il est vrai que quelques femmes nous ont fort étonnés, s’étant rendus de grand matin au sépulcre et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire que des anges leurs sont apparus et ont annoncé qu’il est vivant. Quelques-uns de ceux qui étaient avec nous sont allés au sépulcre, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont point vu ». Alors Jésus leur dit : « O hommes sans intelligence, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu’on dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffre ces choses, et qu’il tente dans sa gloire ? Et, commençant par Moïse et tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui les concernait ».
Dans ces versets, Jésus « débriefe » les deux hommes. Voyons quelques éléments de sa démarche avec ces deux disciples déçus :
- Il marche avec eux (au moins 1h30, vu la distance évaluée à 11km environ).
- Ils ont l’air attristé : Il perçoit les choses et Il écoute.
- Il les fait parler, Il demande : « QUOI » ? Sa façon de venir les rejoindre aide ces deux personnes à partager leurs questionnements. L’un d’eux demande même : « Es-tu le seul à ne pas savoir ce qui s’est passé ? » – Jésus insiste : « Quelles choses ? Qu’est-ce que cela représente pour vous ? Qu’avez-vous ressenti ? »
- Il fait exprimer les émotions principales : la déception (« nous espérions ») – la colère – la confusion et l’incrédulité face à l’idée de « résurrection ».
Comment Jésus parvient-il à les aider ?
- Il valide leur souffrance : « Racontez-moi ce qui s’est passé ». Il répond à leur besoin d’être écoutés. Jésus se révèlera qu’au bon moment et d’une manière spécifique ;
- Les disciples ont besoin de baisser le masque ;
- Les disciples parlent de leur tension interne entre la tête (ce que je sais) et le cœur (ce que je vis) ;
- Jésus les ramène aux Ecritures et les enseigne ;
- Jésus se révèle à table, au moment de bénir et partager le pain.
La réaction des disciples : « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il disparut de devant eux. Ils se dirent l’un à l’autre: «Notre cœur ne brûlait-il pas en nous lorsqu’il nous parlait en chemin et nous expliquait les Ecritures? » ; Et malgré la fatigue, ils refont le chemin dans l’autre sens….
Jésus rejoint deux disciples dans leur confusion et leur déception, alors qu’ils sont remis en question et tristes. Il ne commence pas à leur dire des choses le concernant. Sa façon de venir les rejoindre aide ces deux hommes à partager puis analyser leurs questionnements.
Souvent, lorsque les missionnaires rentrent, ils n’ont le temps de partager que les choses bonnes, parce que c’est aussi ce que les églises et les proches attendent ! Mais ils doivent réprimer ou garder leurs déceptions, leurs tristesses, leurs deuils et leurs pertes. De plus, qui va vraiment les comprendre ici, quand leur contexte de vie et leurs réalités quotidiennes sont tellement éloignées du vécu de « ceux qui restent » ?
Le résultat est alors celui-ci : certains ne retournent plus sur le champ missionnaire, ils restent parfois avec beaucoup de déception, voire d’amertume. D’autres repartent, mais avec tellement de fardeaux et d’incompréhensions sur leurs épaules ! Et le risque d’alourdir encore leur « sac à dos » dans les années suivantes sur le terrain.
IV Objectifs et structure d’un débriefing.
Jésus a aidé les deux disciples d’Emmaüs à partager ce qui se trouvait dans leur être intérieur, avant de les emmener plus loin et se révéler à eux d’une manière nouvelle.
Le débriefing vise à aider les gens à parler ; pour cela, les débriefeurs sont avant tout des gens qui écoutent et qui questionnent. Dans la suite du processus, on analyse ensemble, on creuse les questions ; puis on laisse une place où Jésus va pouvoir se révéler et révéler le Père.
Considérons Jésus dans le jardin de Gethsémané, avant sa passion : Il reçoit en quelque sorte son propre « débriefing » de la part de l’ange, afin qu’il puisse aller plus loin, jusqu’à la croix. (Luc 22 :43)
Le débriefing est donc un temps à part réservé aux missionnaires qui rentrent après un temps de service transculturel, soit pour un congé soit de façon définitive. C’est un temps passé avec des personnes formées et compétentes (en général des personnes qui elles-mêmes ont vécu en expatriation), pour effectuer un bilan global personnel, familial, ministériel ; et pour envisager de nouvelles perspectives de retour sur le terrain ou préparer une transition majeure dans leur ministère. Une session de débriefing dure en général entre 3 et 5 jours, dans un cadre approprié et confidentiel.
Le débriefing met souvent en lumière des dysfonctionnements, des offenses, des attentes déçues, des deuils et des pertes, des abus, etc. Prises dans le feu de l’action au quotidien et durant plusieurs années, les personnes réagissent souvent comme Absalom : « elles soupirent avec ceux qui se plaignent » – voir 2Samuel 15: 1-6 – ce qui peut contribuer à la destruction des relations voire du leadership dans la mission.
Les objectifs du débriefing :
- Amener une réconciliation dans ce que la personne a vécu ;
- Franchir une étape vers un retour à la paix intérieure (évacuer la frustration, régler les conflits) ;
- Fournir un espace et un temps pour laisser Dieu parler ;
- Conclure une certaine période qu’on a accompli sur le terrain.
La marche à suivre :
- Valider ce que les gens ressentent, surtout les aspects «négatifs», par exemple la culpabilité, les frustrations, les deuils, la solitude, les déceptions, etc. Il s’agit de bien différencier ces émotions, de les nommer clairement, en précisant qu’elles ne sont pas des péchés en elles-mêmes.
- Faire ressortir les points positifs, les joies, les amitiés, les victoires, etc.
- Evaluer, faire un bilan de l’expérience.
- Aider dans des résolutions de conflits.
- Gérer les attentes non exprimées, mais qui pèsent sur le travailleur.
Engager une réflexion :
- Aider la personne à voir ce que Dieu fait.
- Amener la clôture d’une période ou d’un travail, dans une situation de transition.
- Aider les gens à préparer leur futur et entrer dans une nouvelle phase.
- Soutenir ceux qui reviennent définitivement du champ de mission.
- Aider l’organisation missionnaire (notamment les dirigeants) à se perfectionner et se corriger sur certains points.
Il s’agit ici de se sentir écouté et compris ; de vivre des guérisons pour repartir plus fort dans le ministère.
Il est important d’être renouvelé et rétabli dans « qui nous sommes » pour pouvoir aider les autres. Pour cela, une certaine redevabilité est essentielle.
S’occuper du personnel missionnaire devrait normalement être fait de façon concertée et planifiée par des personnes compétentes au sein de l’organisation missionnaire, ou par quelqu’un d’extérieur à l’organisation, selon les situations. Un sentiment de sécurité doit être donné à la personne, mais pour que cette sécurité soit véritable, la redevabilité et la confidentialité sont essentielles.










